Les curieux « missionnaires » de la paix froide en terre de Résistance (1 ère partie)

À l’occasion de la venue des Harlem Globe Trotters, le 24 avril prochain, le blog « Mon Ballon Orange » vous propose de vous replonger dans deux événements « basket » de cette guerre froide. Une guerre qui sera intense durant les deux premières décennies du conflit larvé. En Europe, et en particulier à Limoges, les deux puissances belligérantes, à travers le Basket-Ball, fournissent un travail de propagande remarquable et spectaculaire pour le grand public. Ainsi en 1946 et en 1951, le comité départementale de basket-ball de la Haute-Vienne et la Ligue du Limousin s’offrira deux invités hors du commun : La sélection nationale de Basket-Ball de l’Union Soviétique (1946) et un peu plus tard les talentueux Harlem Globe Trotters (1951).

Août sera Rouge en Limousin

Août 1946, nous sommes un an après la fin du dernier grand conflit mondial. Le Limousin pleure ses morts, ceux d’Oradour, de Tulle et d’ailleurs. Elle s’était vengée de l’infamie en appliquant une épuration très violente à l’encontre des collaborateurs dans les premiers mois qui suivirent la libération de la « région ». Une « épuration » qui s’arrêtera seulement à partir de 1945, même si les règlements de compte continueront pendant l’année 1946. Durant cette année, un parti monte localement, le Parti Communiste Français, celui des « 70 000 fusillés » comme on l’appelle à l’époque, en référence à son activité résistante durant la Deuxième Guerre Mondiale. Signe de sa percée politique, Limoges est désormais depuis 1945, dirigée par un maire communiste, Georges Guingouin, figure de la résistance limousine et de la R5.

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Extraits de « La Marseillaise du Centre » (Source : La Marseillaise du Centre, 5 août 1946 – BFM Limoges).

Le 4 août 1946, fort d’un soutien populaire indéniable, devant 60 000 personnes, dans les bois de la Bastide (Limoges), lit-on dans la presse communiste, Jacques Duclos, vice-président de l’Assemblée et secrétaire du PCF, fait les éloges de ce vieux département socialiste qui a semé « le bon grain » du socialisme à l’image du pacifiste et unitaire, Adrien Pressemane. À cette occasion, le député communiste interpelle son auditoire sur le danger qui pèse sur la paix en s’exclamant « nous sommes adversaires de la politique des blocs, qui prépare la guerre », en insinuant ainsi les tensions américano-soviétiques qui s’affichent aux grands jours partout dans le globe. Avant de terminer, sur un vibrant « Unissons-nous camarades ouvriers […] Ensemble bâtissons une République puissante, laïque et démocratique ». En cet été brûlant, la ville de Limoges, le thermomètre affiche, sans peurs, les paroles révolutionnaires de « La Marseillaise » et de « L’Internationale ». Mais parmi ces nombreux événements de l’été 1946, un événement attire notre attention : la venue d’une délégation de basketteurs soviétiques à Limoges.

Les basketteurs soviétiques passent à l’Ouest pour rencontrer leurs frères de la « Petite Russie » (Août 1946)

En Union Soviétique, le peuple de la révolution se relève peu à peu des affres de la guerre. Malgré les pertes, l’URSS compte pas moins de 100 000 basketteurs sur tout le territoire contre 82 000 en 1941 ! Un essor qui s’explique par la création de nombreux terrains de sports dans l’immense territoire et de l’expansion des « bastions » du basket-ball soviétique comme les pays baltes et la région de Moscou. Mais voilà, de 1935 à 1946, les soviétiques n’ont jamais connu le goût des rencontres internationales, en raison d’une tradition politique et d’une certaine peur de l’étranger « malveillant » bien qu’en 1938, ces derniers avaient adhéré à la FIBA. Après 1945 et la victoire des Alliés, les liens noués durant la guerre se transmirent, par le biais des partis communistes de l’ouest et de ses nombreuses organes sportives et éducatives. Ainsi les ponts entre les soviétiques et l’Ouest sont rétablis, il ne reste qu’à officialiser les échanges.

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Au cours des années 1940-1950, le basket-ball deviendra progressivement un sport en vogue en URSS comme le montre cette affiche (Source : Pnterest.com).

En Basket-Ball, les échanges internationaux s’officialisent sous l’auspice de deux équipes soviétiques : l’équipe féminine de basket-ball de l’Institut d’aviation de Moscou (MAI, évoluant dans le Championnat de Moscou, premier de la saison 1945-1946) et l’équipe masculine du « Stroitel » («Constructeur ») de Moscou (évoluant dans le Championnat de Moscou, deuxième de la saison 1945-1946). L’URSS a coché dans son calendrier un seul pays, le plus beau bien entendu, la France. Pour le basket-ball soviétique, il s’agira de sa première tournée internationale, depuis l’introduction du basket-ball en Russie. Au programme, Paris, Lyon, Marseille… et les impensables, Limoges pour la sélection masculine, Brive pour la sélection féminine !

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L’équipe du CAPO Limoges quart de finaliste 1945-1946 dont certains d’entre eux seront présents pour la rencontre (Source : La Marseillaise du Centre, 12 août 1946 – BFM Limoges).
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L’équipe de La Martiale et ses Feuillade, Deschamps, Gandois… du beau basket (Source : La Marseillaise du Centre, 13 septembre 1946 – BFM Limoges).

À Limoges, la presse communiste représentée par « La Marseillaise du Centre » (deviendra l’Écho du Centre) relaye abondamment l’événement. Les soviétiques doivent arrivés par le chemin de fer, le mardi 6 août et croiseront le fer le mercredi 7 août, à 20h30 contre une sélection de Limousine de la FSGT et de la FFBB composée des joueurs les plus en vue du moment : Pasquet (CAPO), Berraud (CAPO), Seignole (CAPO), Carreau (CAPO), Bierne (CAPO), Feuillade (La Martiale), Peynichoux (La Martiale), Deschamps (La Martiale), Raymond (ASPTT), Perrin (ASPTT), Boudy (ASPTT), Schneider (O. Guéret).

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L’emplacement du Stade l’Évêché, à quelques mètres près, lieu improbable de la rencontre Limoges-Moscou (Source : Google Earth).

Le lieu de la rencontre, le Stade de l’Évêché, tient également de l’improbable, spécialement aménagé pour la plus belle affiche sportive de l’année, après la rencontre Limousin-Suisse en football. Le terrain n’existe plus aujourd’hui mais il fut la pépinière des Cadets de Saint-Étienne, le patronage de la Cathédrale de Limoges, qui malheureusement en est privé au début de la guerre, transformé à la suite des événements de la Bataille de France, en un poste de surveillance de la défense passive.

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Anatoly Koniev, une légende du basket-ball soviétique (Source : http://www.sport-strana.ru).

Nul doute que l’événement va attirer une foule record, comme à Lyon et à Marseille, où ils étaient des milliers de français à venir admirer, l’équipe soviétique au jeu peu conforme à l’éthique de l’Ouest. À titre d’exemple, dans la capitale rhodanienne, la rencontre s’est tenue devant plus de 10 000 lyonnais, dans une Place Bellecour, noire de monde, « dans l’enceinte, aux arbres, aux lampadaires et sur les bancs » rapporte le chroniqueur sportif de « La Marseillaise du Centre ». Il faut dire que la sélection soviétique a de l’allure : Ouchakov (n°3), Kolpakov (n°4), Gourievitch (n°5), Tarnasov (n°6), Alexiev (n°7), Legorov (n°8), Koniev (n°9), Preobragenski (n°10), Lobanov (n°11), Moysseiv (n°12), soit une bonne moitié de la sélection soviétique qui sera… championne d’Europe lors de l’Eurobasket 1947 !

L’élément star de l’équipe, fait office de géant pour le basket-ball international avec ses 1,98 m, prodige du basket-ball , ayant fait ses gammes au « Dynamo Moscou », Anatoly Koniev sera élu meilleur joueur de l’Eurobasket 1947. Derrière Ouchakov, Kolpakov, Moysseiv, futurs internationaux, sont autant d’atouts pour cette sélection inconnue du grand public.

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Photo réception des soviétiques arrivant sur le parvis de l’Hôtel de Ville (Source : La Marseillaise du Centre, 9 août 1946 – BFM Limoges).

À Limoges, on ne voit, en eux que les dignes représentants de l’URSS, négligeant légèrement le niveau quasi « international » de l’équipe des « Constructeurs de Moscou ». La plupart furent décorés pour leur bravoure sur le front, de Leningrad en passant par Stalingrad. Il faut dire, en outre, que cette rencontre n’est pas anodine dans une région où non seulement les maquis furent largement composés de ressortissants soviétiques (entre 10 à 20 000 pour le seul Limousin et Dordogne !) mais également peut-on le dire sans se tromper, où l’Association France-URSS, était la plus prospère de France.

D’ailleurs, à leur arrivée, les soviétiques furent reçus avec tous les honneurs par la municipalité, représentée pour l’occasion par l’adjoint aux sports, M. Serge Gauthier. Une journée terminée, entre « frères » du PC, ils burent tous ensemble le verre de l’amitié, au siège du Parti internationaliste, échangeant bien volontiers leur passé commun, mettant en avant du côté russe, tout le plaisir qu’ils avaient à venir dans une des capitales de la Résistance. Une véritable « Petite Russie » pour les soldats du III ème Reich.

Le match à 40 000 francs

La rencontre se joue à guichet fermé (ou ouvert, au nombre de resquilleurs probablement important). Le Populaire du Centre du 8 août 1946, annonce une « foule record » pour une recette de 40 000 francs (combien était-il ? selon le prix et la taille des tribunes, la foule aurait pu être comprise entre 1000 et 2500 spectateurs, pourrait-on dire légitimement sans trop prendre de risque²). L’équipe locale entraînée par le coach du CAPO Limoges, Vergnenègre a eu à cœur de défendre les couleurs limousines, qui surfe jusqu’à présent sur une bonne dynamique (nb : Le CAPO Limoges a été quart de finaliste de la première division FFBB lors de la saison 1945-1946 !). Mais de là à réussir à battre des russes invaincus depuis le début de la tournée, la marche est grande !

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Extrait de « La Marseillaise du Centre », on voit ci-dessus, Koniev testant les panneaux du haut de ses 1m98 (Source : La Marseillaise du Centre, 8 août 1946 – BFM Limoges).

Voici le récit de la rencontre rapporté par le correspondant de La Marseillaise du Centre :

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Schneider, l’un des joueurs marquants de la saison 1945-1946 (Source : La Marseillaise du Centre, 14-15 septembre 1946 – BFM Limoges).

« Après un début confus, la team moscovite prend la direction des opérations. Carreau, toutefois, ouvre la marque sur coup franc. Riposte soviétique qui se traduit par 7 points. Cette mi-temps fut, en somme, en faveur des Soviétiques qui grâce à leurs moyens physiques essentiellement, portaient leur avantage à 23 points contre 10 au team limousin. » [ Pas mal, d’autres sélections régionales avaient concédé des scores supérieurs ] « Transcendant, fut le deuxième « time »… aiguillonnés par la marque au repos, les limousins entament un assaut irrésistible. Bien menée par Pasquet, l’attaque accule les Soviétiques sous leurs panneaux. Ces derniers réussissent cependant quelques percées fructueuses, ayant à leur actif un jeu de passe nettement supérieur. ». Toutefois, le changement de cinq sera fatal aux limougeauds, alors que Schneider et Pasquet réussirent de splendides percées dans la défense massive des soviétiques. Le jeu des russes sans véritablement prendre nettement le dessus conclut le match de gala par le score de 43 à 21. Ce jeu, pratiqué par ces citoyens soviétiques est des plus classiques, peu de fioritures, surtout des passes sèches et précises qui aboutissaient dans les mains du géant Koniev.

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Le MAI Moscou, à Paris, août 1946, à Roland Garros, une équipe prête à devenir championne d’Europe avec les couleurs de l’URSS (Source : http://www.sportclubmai.ru).

À Brive, les féminines du MAI de Moscou battaient quant à elles, leurs consœurs de Fémina-Sports par un score sans appel 46 à 12. Comme les hommes, les femmes sortiront de leur tournée, invaincues (elles marqueront 343 points pendant toute la tournée, contre 64 au total pour toutes les équipes… françaises !). Pour l’URSS, c’est une sortie réussie ce qui n’échappera pas aux actualités de Pathé-Gaumont qui en fera un reportage sur ces curieux lanceurs de balle, venus en paix, sans chars T34, dans le cadre d’une amitié Franco-Soviétique importante, deux vainqueurs de la dernière guerre. Les décennies suivantes confirmeront cette domination soviétique en remportant quasiment tous les titres du continent européen, et notamment à l’occasion de leur retour en France, en 1951, en remportant au Stade de Football de l’EDF (eh oui!), le Stade Colombes, la finale de l’Eurobasket (en voici une photo ci-dessous !).

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Eurobasket 1951, au Stade Yves du Manoir, Colombes, Paris, ici ci-dessus l’équipe de l’Union Soviétique parmi lesquels on distingue Anatoly Koniev, deuxième en partant de la gauche (Source : Archives Blondeau).

NB : La deuxième partie, sur les Harlem Globe Trotters à Limoges (1951), est prévue pour le 24 avril, patience.

Film culte : « Le dernier lancer » (1966)

La cinémathèque d’un basketteur passionné rallume nos rêves évanouis dans le gym’. Des exploits de Jordan en VHS, en passant par le film incontournable, « White men can’t jump », la cinémathèque du basketteur donne le vertige et comme à chaque fois ou presque, tout est bien qui finit bien, une fois que les deux bandes circulaires s’arrêtent dans le magnétoscope. Rembobinez votre VHS, puisque aujourd’hui, je vais vous présenter un film culte, oublié de nos spécialistes, intitulé « Le dernier lancer », sorti en Union Soviétique en l’année 1966.

Un récit emprunté d’une histoire véritable et effrayante

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L’acteur principal dans le costume du soldat soviétique, basketteur dans la vie civile et héros d’une plasanterie noire (Source : Youtube.com).

Le script de ce film, s’inspire d’une histoire vraie. Après guerre, un journaliste bulgare, du nom d’Atanas Landodazhnev, dans les colonnes du périodique « Sport soviétique », rapporte un drame survenu durant la « Grande Guerre patriotique » de 1941-1945, dans lequel le basket-ball occupe une place prépondérante. Été 1943, un soldat soviétique, basketteur dans le civil, est capturé par les troupes nazis. Ces derniers ne respectant pas les conventions de Genève sur le Front de l’Est, on aurait fort à parier que son destin s’achève dans un fossé ou bien se termine dans l’un de ses camps de l’Europe de l’Est, suintant la mort… Eh bien, nous nous trompons, les geôliers au tempérament sadique, apprenant qu’il s’agissait d’un athlète, lui proposaient de sauver sa vie, à la condition qu’il réussisse 9 lancers-francs sur 10 tentatives, devant l’arceau. Le malheureux s’exécuta, il réalisa la performance souhaitée mais semble t-il, ce n’était qu’une farce, une mise en scène orchestrée par les Vert-de-gris… un soldat inconnu, un basketteur inconnu.

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Été 1943, la terreur nazie s’abat en URSS, le lancer-franc est une méthode éprouvée contre les soviétiques (Source : Youtube.com).

L’histoire prête à sourire lorsqu’on regarde le désintérêt général dont les allemands portaient à l’encontre de la discipline, à peine naissante en URSS dans les années 1930. L’Allemagne ne vivait pas pour le basket-ball. Avant la Seconde Guerre Mondiale, l’Allemagne comptait environ 2000 licenciés de basket-ball. Ses meilleurs basketteurs furent après l’annexion de l’Alsace-Moselle en 1940 par le Troisième Reich, des alsaciens…

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Un général allemand, bilingue, fada de basket-ball, sadique en pleine guerre, un personnage digne du cinéma (Source : Youtube.com).

Alors un vieil officier allemand (voir le film, ci-dessous), addict du basket-ball, à tel point qu’il fait installé un panier en pleine campagne militaire, au milieu de nul part, en écoutant sur son gramophone une chanson française « France pays de mon cœur » (peut-on entendre), cela semble impossible en 1943. Pour le reste, le tir proposé, est un tir classique, le tir à la cuillère, comme au mauvais temps (pas pratique surtout, imaginez cela sous la pression… des armes automatiques).

Pour voir le film :

 

Derrière l’histoire originale, le décor du film

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Une affiche du film (Source : Morewar.ru).

Le réalisateur de ce film, l’arménien Vilen Zakaryan, constamment alerte de l’actualité sportive de l’Union, tomba par hasard, un jour, sur cette anecdote publiée dans le journal « Sovetsky Sport » (« Sport Soviétique »), l’équivalent de « l’Équipe » et décida par conséquent d’en extraire la sève pour son nouveau tournage. Contrairement aux écrits de Atanas Landodazhnev, Vilen Zakaryan sélectionne plusieurs acteurs qui n’ont pas pour la plupart la tête à l’emploi, tout du moins parmi ceux qui seront les prisonniers soviétiques. Un seul véritable basketteur est sélectionné pour ce court-métrage. Il incarne, ce soldat anonyme, le héros d’une mauvaise blague. Cet héros selon le script sera arménien comme son créateur, ainsi grâce à l’astuce, il put obtenir une autorisation de la Direction de la Radio et Télévision d’Arménie, puis du conseil national de l’audiovisuel de l’Union Soviétique. Les « studios téléfilm d’Erevan » vont connaître la gloire grâce à un film portant sur le basket.

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Un destin funeste au lancer-franc, 2 tirs ratés et sa vie bascule (Source : Youtube.com).

 

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Disponible en DVD (Source : kinopoisk.ru).

Lors de sa première, de nombreux cinéphiles repèrent certaines incohérences mais le film remporte un franc succès. Il obtient le prix « l’Union des cinéastes ». Le tournage eut pourtant une péripétie amusante. En rentrant sur Krasnodar, un soir, les acteurs vêtus de leur parfaite réplique, n’eurent pas le temps d’arriver à leur hôtel. Un voyageur empruntant le même autocar prit peur en voyant tous ces « soldats allemands » armés jusqu’aux dents, arborant ostensiblement la svastika nazie sur leurs casquettes… un mauvais souvenir. Effrayé, ce dernier demanda au chauffeur du bus de s’arrêter à une encablure de la ville. Quelques minutes plus tard, la police locale interpella ces étranges passagers. Un policier expliqua alors que le ministère, furibard, lui avait signalé « un débarquement allemand » tout près de Krasnodar. Mais voilà l’Histoire n’allait pas se répéter, « Le dernier lancer » reprenait le flambeau, traçant le chemin du cinéma soviétique emprunté jadis par Sergueï Eisenstein, grand maître du montage.

Sergueï dira « le cinéma, bien sûr, est le plus international des arts. »… et peut-être, la meilleure façon d’apprécier le basket-ball comme un septième art.

Le printemps des Soviets en Limousin

Durant la Guerre Froide, en avril 1967, des Soviets apparaissent à Limoges, au printemps, non pas pour y fomenter une révolution armée mais pour y faire une propagande sportive, sous le drapeau rouge frappé du marteau et de la faucille.

« L’Armée Rouge » à la conquête du basket mondial

    En 1959, l’Union Soviétique vient de perdre le Championnat du Monde organisé au Chili suite au refus d’affronter Taïwan, pour des raisons diplomatiques (L’Union Soviétique ne reconnaissant pas Taïwan comme étant le représentant de la Chine). Pourtant, l’équipe soviétique entraînée par le père du basket soviétique, Stepan Spandaryan, fils de l’illustre révolutionnaire arménien bolchévique et ami de Joseph Staline, Suren Spandaryan, a dominé la compétition. Le 28 janvier 1959, contre toutes attentes, grâce à une défense de zone, jugée désuète par certains spécialistes, les représentants de la « Révolution d’Octobre », battirent les américains sur le score implacable et brutale de 62 à 37 ! Une deuxième [nb : puisque l’Argentine avait remporté lors du Mondial 1950 son match face aux États-Unis] défaite historique de la sélection américaine qui fit un grand bruit jusqu’au Congrès Américain où le Sénateur Gallagher demanda à ce que les États-Unis envoient dorénavant, lors des prochaines compétitions internationales, les meilleurs basketteurs du pays afin qu’ils ne connaissent plus une telle débâcle.

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Vladimir Torban balle en main, le jour où l’URSS gagna 62 à 37 contre les États-Unis (source : Basket99.ru)
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Guram Minashvili à la lutte pour garder le ballon face aux américains (Source : Basket99.ru)
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L’entraîneur, Stepan Spandaryan, fêtait comme il se doit par ses joueurs (Source : Basket99.ru)

Étonnamment, 57 ans plus tard, cette victoire reste éclipsée par le coup de Munich lors des Jeux Olympiques de 1972. Alors, certes, l’équipe américaine de 1959 était composée de militaires issus pour la plupart de l’US Air Force et n’avait rien à voir avec les véritables étoiles de son temps, à savoir ceux de la NBA et des Harlem Globe Trotters mais elle n’en reste pas moins, l’ambassadeur symbolique de ce sport. Pourtant, pour le stratège russe, futur sélectionneur principal de l’URSS, Alexandre Gomelsky, cette victoire ne doit pas cacher les plaies du basket soviétique :

« Ne soyons pas vaniteux, oui ne soyons pas vaniteux, gardez à l’esprit que nous n’allons pas rencontrer à nouveau les américains et les autres grands basketteurs du monde. L’équipe nationale de l’Union Soviétique a montré à Santiago que nous avions de solides réserves. Aujourd’hui, en faite, nous ne devrions pas parler de ces réserves, mais plutôt du profond changement tactique qui doit s’opérer avec les joueurs. Nos joueurs ont une bonne compréhension du jeu, mais le niveau d’exigence du jeu est définitivement celui du travail d’équipe qui doit et devra progresser. L’équipement que nous possédons est du plus haut niveau, mais sur un plan technique, en dynamique, en mouvement (particulièrement dans les duels aériens), nous avons besoins de progrès radicaux. Nous n’avons presque pas de joueurs comme les brésiliens Amauri-Santos-Marquez, les américains Wadja-Welch capables de sauter très haut ou bien de prendre instantanément des tirs vers le panier. Mais avec ces types de joueurs, il est de toute façon difficile de les contenir pour n’importe quels défenseurs ! Nous avons besoin plus de défenseurs tel que Valdmanis – lumineux, mobile, capable tout aussi bien de manier le ballon que d’avoir un tir fiable, parfaitement en adéquation avec le jeu. Comment obtenir ce réglage pour notre équipe nationale et nos clubs ? Il n’y a qu’une seule voie : travailler avec minutie, de façon implacable, à l’amélioration des compétences individuelles. Ceci devrait être rappeler à tous les jeunes joueurs de basket-ball, qui rêve de faire parti de la sélection nationale. Et nous entraîneurs nous devrions pas non plus oublier que les nouvelles batailles du basket-ball, ne se font plus avec les vieilles armes. Seulement, en améliorant notre stratégie et nos tactiques de jeu, que vous pourrez ainsi aller de l’avant vers les victoires. ». [1- à lire en russe dans l’excellent site « Basket99 » : http://basket99.ru/201-sovetskie-basketbolisty-istinnye-chempiony-mira.html].

Le « basket rouge » des années 1950-1970, ne s’inspirait pas des américains, il pensait par lui-même. Dans un entretien à Giganti del Basket, en décembre 1970, le joueur russe, Boris Fedotov soutenait que « les Américains n’avaient rien donné ou presque au basket soviétique, qui s’était développé uniquement grâce aux cerveaux des bolchéviques ». Une affirmation radicale quelque peu exagérée dont le journaliste italien, Valerio Bianchani souligne qu’elle s’inscrit « un peu dans un climat de guerre froide ». Le basket soviétique pétrit des valeurs collectives et égalitaire, était à l’opposer du basket états-unien, se reposant d’avantage sur une conception organiciste. C’est en tout cas ce que démontre Valerio Bianchani, dans une nouvelle analyse sur le basket soviétique : « Chaque joueur avait un rôle bien précis et spécialisé […] standing guard ; running guard ; jumper […] Ces joueurs valeureux et spécialisés, un vrai tir au panier, ils n’avaient jamais le plaisir d’en faire un, parce que celui qui chargeait de cette importante besogne, c’était lui le shooter, l’élu, celui qui tirait tous les tirs de l’équipe, qui souvent était le capitaine, le président des étudiants du college, qui épousait la fille du banquier, devenait gouverneur et très probablement était le futur président des États-Unis. Mais il était évident qu’avec l’affirmation des droits civiques une telle stratification de classe était destinée à disparaître. ». [2- Fabien Archambault, La politique des bloc(k)s. Basket-ball et Guerre froide ; source : https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01172042].

Toutefois, en 1961, la nomination de Gomelsky en tant que « Général en chef » va quelque peu bousculé les schémas soviétiques. Conséquence, la logique des « roleplayers » fait une entrée discrète dans l’office du « politburobasket » soviétique… dont on verra peu à peu les effets dans « le pays des milles cultures ».

Alerte, des « géants » de l’Est ont franchi le Mur !

   En mars 1967, des « géants » de l’Est franchissaient le Mur de Berlin à la rencontre des français. Peu ou personne ne sait exactement de qui il s’agit. Quelques mois auparavant, l’information n’a pas filtré dans la presse. En Limousin, la Région Fédérale du Limousin fit un communiqué à la presse par lequel il était demandé aux clubs de faire acte de candidature en vue d’organiser une rencontre avec une fameuse « sélection de Moscou »… s’agit-il du CSKA Moscou ou bien de son rival, le Dynamo Moscou ? Les dirigeants de l’ASPTT Limoges n’hésitèrent pas un instant devant cette occasion pour réceptionner les moscovites, un jour vacant dans le calendrier des PTT, d’autant plus que les sportifs de l’Est jouissent d’une très bonne réputation à l’image des chroniques sportives sur le « Football de l’Est » dans le Populaire du Centre et de l’Écho du Centre. Ils eurent raisons puisque ces soviétiques, pas n’importe lesquels, étaient ceux de la sélection nationale de l’URSS, Champion d’Europe en 1965 et vice-Champion Olympique en 1964 aux JO de Tokyo !

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L’Écho du Centre enthousiaste à l’idée de recevoir l’URSS (Source : L’Écho du Centre, Samedi 1 er avril 1967)

À l’occasion d’une tournée en France, la sélection soviétique parachève sa préparation en vue du Championnat du Monde 1967 qui aura lieu en Uruguay (du 27 mai au 11 juin 1967). Au programme, les soviétiques rencontreront sept villes françaises dont notamment à Nice, Antibes, Lyon et Limoges (1er avril 1967). Voilà une dizaine d’années, cette même sélection avait dû s’incliner au « Vel’ d’Hiv’ » face à la formation tricolore et avait fait une tournée en province et avait partout remporté un triomphal succès et notamment à Bordeaux, où la sélection du Sud-Ouest, bien conduite par le toulousain Bertorelle, lui avait tendu la dragée haute.

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L’équipe soviétique à Antibes, en mars 1967 (Source : Populaire du Centre, Samedi 1er avril 1967 – BFM Limoges)

L’équipe soviétique est aux dimensions XXL. Si lors de la dernière tournée, le gigantesque Krouminch était le pivot attitré des « russes » en 1957, les experts soviétiques en ont trouvé un autre, haut de 2m15, Vladimir Andreev, faisant des ravages dans la raquette et causant des problèmes à toutes les défenses. Cinq autres joueurs font plus deux mètres desquels on peut citer Léonide Ivanov, 2m04, doté d’une très bonne détente, et enfin des Polidova, Lipso, Volnov, Venzbengas qui ne sont à dédaigner non plus. La taille moyenne de la formation est exceptionnelle et leur capitaine, le plus petit, Alexandre Travin, mesure quant à lui, 1m87 ! En face, les postiers font pâles figures avec leur pivot, Jacques Veyrier, culminant péniblement à 1m91… considéré alors comme l’un des meilleurs pivots de la Nationale 1.

« Mais l’entraîneur des PTT ne pouvait pas aligner son équipe sans songer à des renforts utiles », nous raconte, Pierre Jack, dans Le Populaire du Centre du 1er avril 1967. Ainsi, toujours selon le « Popu » « pour cette rencontre porteront le maillot « jaune » des garçons de Roanne, Clermont et Toulouse. Pfendt, international yougoslave, a tout de suite répondu présent. Pfendt est le sucesseur de Bertorelle dans l’attaque de l’équipe fanion de la cité violettes et ses 2m02 seront fort précieux, tout comme d’ailleurs son adresse. Vergnol, du Stade Clermontois qui le 29 octobre était venu infliger la première défaite à l’A.S.P.T.T en championnat de France, sera également de la partie, tout comme d’ailleurs Walpoth, qui joue actuellement à Roanne [sans oublier, l’international junior Lestrade. ». Aimé Tricart, le président de l’ASPTT Limoges aurait probablement aimé adjoindre à ces renforts, les meilleurs joueurs du Mans et de l’Asvel, or ils étaient toujours en course en poule finale du Championnat de France.

Un faux-poisson d’avril : ASPTT Limoges – URSS (1er avril 1967)

    Arrivée le 1er avril [ce n’est pas une plaisanterie!] à 17h15, la délégation soviétique est reçue à l’Hôtel de Ville en grande pompe par l’adjoint aux sports de la Ville de Limoges, Monsieur Lecomte. Parmi eux, on retrouve Sergeï Belov, âgé de 23 ans, inconnu du grand public [et visiblement de la presse régionale!], qui 5 ans plus tard, en 1972, sera un acteur des « 3 » secondes interminables de Munich, voyant les soviétiques s’imposaient sur une remise en jeu légendaire. En outre, une figure du basket mondial, intronisé des années plus tard, au FIBA Hall of Fame en 2007, est face à l’objectif… Alexandre Gomelsky, entraîneur réputé aux méthodes rigoureuses duquel il tient son surnom, « le Colonel ».

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Les champions d’Europe à l’Hôtel de Ville de Limoges pour la réception champagne (Source : L’Écho du Centre, Lundi 3 avril 1967 – BFM Limoges)

À 21h15, la messe tant attendue par la presse locale doit commencée et doit acceuillir une assistance des grands soirs, Salle Grellet : « Ce soir à Limoges, pour la première fois, accueillera cette formation et nul doute que le public amateur de beau basket ne s’y trompera pas et viendra aussi nombreux et même plus que lors des dernières rencontres et plus particulièrement que pour voir évoluer la meilleure équipe française de l’AS Villeurbanne. » note le Populaire du Centre. L’objectif des limougeauds « ne sera pas pour eux d’essayer de faire échec à la belle machine soviétique, mais de l’obliger à s’employer, de la forcer à utiliser tout son talent pour s’imposer, comme elle a le devoir de le faire. » selon l’Écho du Centre du 31 mars. Place au match.

Dans une archive vidéo de l’INA, consultable à l’Inathèque de Limoges [BFM de Limoges], nous avons retrouvé la trace de cette rencontre à laquelle il manquait un récit dans les articles de presse [malheureusement, nous nous contenterons d’instantanés du film].21h14, Gennadi Volnov reçoit des main des officiels, une coupe [déjà vainqueur du match dans les esprits], lesquels reçoivent en retour une bannière CCCP de la sélection de basket-ball.

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Gennadi Volnov donne la bannière de l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques (Source : Inathèque Limoges)

Tout va pour le mieux, mais chose surprenante à quelques secondes du début de la rencontre les places de la Salle Grellet (600-700 places) n’ont pas toutes trouver preneuses ! Manifestement, le public limougeaud a boudé ou a bel et bien cru à un nouveau poisson d’avril ! 21h15 c’est parti !

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Les petits postiers serrent les mains des internationaux CCCP (Source : Inathèque Limoges)
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Le grand Polidova claque la balle à l’entre-deux (Source : Inathèque Limoges)

Polidova (n°9) claque la balle comme sur une mouche à l’entre-deux, Pfendt ne peut rien faire… les soviets déroulent. L’ASPTT tente vaillamment à mi-distance de revenir sur les soviétiques qui ont pris le large à l’image du lituanien, Modestas Paulauskas (n°5), déchaîné, auteur de 21 points lors de cette première mi-temps, bien épaulé par son camarade letton, Pritt Tomson (n°11). Le jeune Belov (n°10) règle le jeu à la perfection et trouve souvent les Polidova (n°9) et Selikov (n°7).

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Sergeï Belov balle en main, chef de l’Orchestre rouge (Source : Inathèque)
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Belov à 6 mètres, rentre un superbe tir (Source : Inathèque Limoges)

Lui même, Belov, trouve très souvent le chemin du panier (19 points), lequel sera particulièrement applaudi par les mordus ayant répondus présents. À la pause, l’URSS (invités) mène 58 à 29 contre les postiers (ASPTT).

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Score à la mi-temps… (Source : Inathèque Limoges)

Au retour des vestiaires, le géant Vladimir Andreev (n°15) gène considérablement les PTT tout le long de la seconde mi-temps, se permettant de contrer à plusieurs reprises les tirs de Pfendt et Walpoth, alors que le ballon franchissait, déjà le cercle. Ce second temps, voit également l’éclosion de Venzbergas (n°4), toujours accompagné de Sergeï Belov, véritable pilier de l’équipe. Les soviétiques terminèrent le match sur un « dunk » de Venzbergas (n°4), score final 103 à 63. En face, seul Walpoth fait son match avec 25 points…

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Venzbergas au dunk, pas très socialiste tout ça ! (Source : Inathèque Limoges)
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Sans appel, Limoges est encore loin du niveau de la sélection d’URSS (Source : Inathèque Limoges)

L’Écho du Centre du lundi 3 avril, conclue que les « soviétiques présentèrent un basket exempt de toute fioriture, un jeu rapide, puissant pratiqué par des athlètes en bonne condition. Il n’y eut pas de combinaisons savantes, mais des rushs impressionnants, terminés par des tirs précis, qui, presque à chaque fois firent mouche. ». Toutefois, si l’événement est salué par la presse, le quotidien proche des communistes s’en prend à l’antenne régionale, la « télévision du Général » : « Chapeau aux services sportifs de la T.V régionale. Ils ont établi samedi un record absolument imbattable dont ils peuvent être fiers. Ils ont oublié dans leur bulletin d’information (?) de parler du plus grand match de basket que Limoges ait connu depuis que ce sport est pratiqué chez nous : URSS – ASPTT Limoges. C’est un exploit de taille en même temps qu’un oubli impardonnable. Est-ce ainsi que l’on aide le sport, que l’on porte son appui à des organisateurs aussi méritants en l’occurrence ? Oublier un tel événement ne pas faire état d’un tel match, non plus que de la réception offerte par la municipalité de Limoges à l’équipe nationale de l’URSS, c’est une faute professionnelle grave, un véritable scandale. Un de plus à mettre à l’actif de la télé régionale. ». Le moins qu’on puisse dire, c’est que nous sommes les premiers à voir ce film sans son, grâce à l’INA. Une rencontre glorieuse, hélas totalement oubliée de la mémoire du basket-ball limousin qui aujourd’hui refait surface, un minimum pour l’Histoire.

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L’article du Populaire du Centre (Source : Populaire du Centre, Lundi 3 avril 1967 – BFM Limoges)
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L’article de l’Écho du Centre (Source : L’Écho du Centre, Lundi 3 avril 1967- BFM Limoges)