Les curieux «missionnaires» de la paix froide en terre de Résistance (2 ème partie)

Le limoges de la fin des années 1940 et 1950 est sembable à n’importe quelle ville d’Europe de l’Ouest. Depuis 1945, Limoges a accueilli de nombreuses formations d’Europe de l’Est. En 1951, Limoges a eu l’honneur d’acceuillir, « for the first time », les prestigieux Harlem Globe Trotters, ambassadeurs de la paix américaine.

In the mood : Harlem Renaissance

New York Rens
Les légendaires New-York Rens (Source : basketusa.com).

Harlem, un beau nom d’un foyer culturel New-Yorkais, lieu du swing des Jazzmans à la couleur noire chocolat. Une identité marquée par ses musiciens de renoms comme Duke Ellington, Chick Webb, Jimmy Lucenford pour ne citer qu’eux, têtes d’affiches en Europe, beaucoup moins considérés à contrario aux États-Unis où règne encore une ségrégation raciale hérité des temps de l’esclavage. Durant l’entre deux-guerres, Harlem connaît une « Renaissance » et devient aux yeux de tous la capitale mondiale de la culture noire. Cette « Renaissance » littéraire, théâtrale, musicale, voir vestimentaire, a aussi sa facette sportive. En 1927, un malin entrepreneur américain de l’Illinois, Abe Saperstein, profitant de l’embellie autour d’Harlem, a l’idée de mettre en place une équipe dénommée « Harlem Globe Trotters », en rachetant le « Savoy Ballroom de Chicago » basé… à Chicago.

À Harlem, la véritable formation afro-américaine représentant la mouvance du « Harlem Renaissance » s’appellent non pas « Harlem Globe Trotters » mais bel et bien les « New-York Rens ». Équipe mythique de l’entre deux-guerres. Les New-York Rens, exclusivement composés de joueurs de couleur noir, vont défier toutes concurrences. Lors de la saison 1932-1933, le basket-ball offre aux noirs la meilleure opposition à leurs frères blancs, en remportant, tenez-vous bien : 120 victoires contre 8 défaites dont 6 contre les « Boston Celtics ». À cette époque, les joueurs du Rens souffraient d’un manque de reconnaissance et de la politique des blancs à l’encontre des noirs. Seuls les « Celtics » manifestèrent une véritable sympathie pour ces forçats du ballon orange notamment lorsque l’American Basketball League décida sciemment la participation des Rens au sein de la meilleure ligue du Monde, c’est alors que les « Celtics » décidèrent à leur tour de quitter temporairement la ligue. Alors, si les blancs américains firent peu de cadeaux à la négritude, en cloisonnant les espaces réservés à ceux de couleurs, les noirs américains apportèrent une vision innovatrice des États-Unis et au Basket-Ball, loin des considérations réactionnaires de l’époque.

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Les Harlem Globetrotters, la première équipe, ici en 1927 (Source : Nydailynews.com).

C’est dans cet esprit que les Harlem Globetrotters partent à la conquête des États-Unis, puis du Monde. Dès 1927, les redoutables artistes Walter « Toots » Wright, Byron « Fat » Long, Willis « Kid » Oliver, Andy Washington et Al « Runt » Pullins, font sensations. Premier match, à Hickey (Illinois), devant 300 spectateurs enthousiastes, puis très rapidement devant des foules considérables partout à travers le pays à la bannière étoilée. En 1948, afin de prouver leur supériorité les Minneapolis Lakers invite les Globetrotters pour un match exhibition à Chicago. Les Harlem battent 61 à 59, les Minneapolis Lakers du pivot George Mikan, idole des débuts de la NBA, devant plus de 17 000 personnes au Chicago Stadium. Nous sommes alors à l’apogée des « Harlem Globetrotters ». À la fin des années 1940, les Harlem peuvent être considérés comme la meilleure équipe du Monde.

En mission autour du « Globe » pour la paix et le basket-ball

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Une photo des Harlem lors de leur tournée en Europe en 1951 (Source : page facebook, Musée virtuel du Basket – Fonds Albert Chaminade).

En 1950, les Harlem prennent un tournant historique. Dramatique dans un premier temps puisque les meilleurs joueurs des Harlem signent les uns après les autres dans les formations de NBA, notamment le tout premier noir de la ligue, Chuck Cooper, issu des rangs des Harlem. Avec la guerre froide, les américains ont peurs du basculement de l’Europe dans le camp de l’Est. Dès lors, le plan Marshall rentre en œuvre et offre aux européens la bienséance américaine à tout point de vue. Le grand manitou des Harlem, Abe Saperstein flaira le bon coup. Ainsi, en l’année 1950 est organisée la première tournée transcontinentale des Harlem Globetrotters. Une tournée qui se conclura sur un véritable succès. Il faut dire que les Harlem jouent un basket-ball des plus déconcertant en offrant un spectacle complet où tout passe, smatch, passe à gogo, tir improbable de loin, de près. Une école du spectacle, une école de technicité, moquait par les commentateurs de l’époque n’hésitant pas à qualifier de « cirque ». Pourtant Le Monde en redemande !

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Extrait du Populaire du 23 juin 1951 (Source : Populaire du Centre, 23 juin 1951 – BFM Limoges).

En 1951, deuxième tournée, avec plusieurs escapades en Europe, à Paris, à Rome… et à Limoges ! Déjà depuis mai, le comité local dirigé par Albert Chaminade annonçait la venue d’une équipe au fort potentiel qui allait ravir le public limougeaud mais on ne s’attendait pas à recevoir les « Harlem Globe Trotters » si promptement en Limousin. Les américains ont de quoi assurer le « show » avec Marquès Haynes, stupéfiant par sa faculté à jongler, lit-on dans le Populaire du Centre du 23 juin 1951, sans oublier l’autre attraction « Goose » Tatum tout aussi ahurissant, capable de « feintes soudaines, inattendues, son adresse au panier laissent pantois ses adversaires et parfois ses partenaires. ». Lesquels sont opposés à leur habituel adversaire, les « Whirlwinds », valeureux basketteurs, composés d’une fratrie, les 6 frères Clark, dont la mission est d’essayer de perdre avec les honneurs.

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Extrait du Populaire du Centre (Source : Populaire du Centre, 22 juin 1951 – BFM Limoges).

En appetizer, le comité d’organisation a invité l’équipe Universitaire américaine de South Sewanee (Hawaï), beaucoup moins prétentieuse mais qui compte de bons éléments qui feront face à une formation limougeaude regroupant des éléments de l’ASPTT, du CLBRA et de La Martiale. Et comme c’est la venue des « Harlem », des animations viennent compléter le bouquet avec la présence « de jeunes filles d’Honolulu qui, depuis leur plus tendre enfance ont été bercées par le rythme des hukulelees […] accompagnées par le chanteur Rémy Brooks. » et sans compter un match de ping-pong entre le champion du monde professionnel, Marty Reismar et l’ex-champion du monde, Douglas Cartland.

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Une phase du match à Limoges (Source : page facebook, Musée virtuel du Basket – Fonds Albert Chaminade).

Ce festival de Basket-Ball a lieu au Stade Municipal de Limoges, à l’actuel emplacement du Palais des Sports de Beaublanc. Le 24 juin 1951, Limoges rencontrait depuis fort longtemps, le basket américain. La journée débutait sur la rencontre Limoges-South Sewanee qui s’achevait sur un score honorable en la défaveur des français, 38 à 49, dans laquelle, Pasquet et Peynichou furent les principaux réalisateurs limougeauds. Venait ensuite, la rencontre tant attendue. Les Harlem proposaient au public un véritable « numéro ». Bill Brown en tête, s’amusa de l’arbitre, lui faisant des petites farces bien senties toutefois comme le rapporte, le journaliste du Populaire du Centre, Courbebaisse, « le sport ne perdit jamais ses droits ».

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Le show des Harlem à Limoges (Source : page facebook, Musée virtuel du Basket – Fonds Albert Chaminade).

En revanche, le journaliste fait peu de cas du match dans son ensemble même si Haynes s’est fait remarqué en exécutant sa spéciale, le dribble au sol. Nous étions en 1950, les Harlem en Limousin étaient vu comme des basketteurs mais également et surtout comme des amuseurs, caractéristique de leur « race », c’est ainsi que le journaliste du quotidien régional dressa son constat un tantinet raciste : « clowns, ils le sont, avec toute la spontanéité de leur race, dont le rire, le rire joyeux et sain, semble être propre. ». Une analyse que n’aurait pas renier l’ancien pouvoir, celui du Régime de Vichy. Mais gardons l’essentiel, « Quoi qu’il en soit, clowns jongleurs ou joueurs, ils nous ont offert un ballet fantastique et ne sauraient être mieux qualifiés par Max Favalelli, qui les présente comme «  les danseurs de la balle ». » rapporte justement le chroniqueur du Popu’ puisque les Harlem Globe Trotters, ça se regarde et ça s’apprécie. Alors venez assister ce soir, à 20h, au Palais des Sports de Beaublanc, à ce spectacle unique.

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Extrait Populaire du Centre du 25 juin 1951 (Source : Populaire du Centre, 25 juin 1951 – BFM Limoges).
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