Les curieux « missionnaires » de la paix froide en terre de Résistance (1 ère partie)

À l’occasion de la venue des Harlem Globe Trotters, le 24 avril prochain, le blog « Mon Ballon Orange » vous propose de vous replonger dans deux événements « basket » de cette guerre froide. Une guerre qui sera intense durant les deux premières décennies du conflit larvé. En Europe, et en particulier à Limoges, les deux puissances belligérantes, à travers le Basket-Ball, fournissent un travail de propagande remarquable et spectaculaire pour le grand public. Ainsi en 1946 et en 1951, le comité départementale de basket-ball de la Haute-Vienne et la Ligue du Limousin s’offrira deux invités hors du commun : La sélection nationale de Basket-Ball de l’Union Soviétique (1946) et un peu plus tard les talentueux Harlem Globe Trotters (1951).

Août sera Rouge en Limousin

Août 1946, nous sommes un an après la fin du dernier grand conflit mondial. Le Limousin pleure ses morts, ceux d’Oradour, de Tulle et d’ailleurs. Elle s’était vengée de l’infamie en appliquant une épuration très violente à l’encontre des collaborateurs dans les premiers mois qui suivirent la libération de la « région ». Une « épuration » qui s’arrêtera seulement à partir de 1945, même si les règlements de compte continueront pendant l’année 1946. Durant cette année, un parti monte localement, le Parti Communiste Français, celui des « 70 000 fusillés » comme on l’appelle à l’époque, en référence à son activité résistante durant la Deuxième Guerre Mondiale. Signe de sa percée politique, Limoges est désormais depuis 1945, dirigée par un maire communiste, Georges Guingouin, figure de la résistance limousine et de la R5.

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Extraits de « La Marseillaise du Centre » (Source : La Marseillaise du Centre, 5 août 1946 – BFM Limoges).

Le 4 août 1946, fort d’un soutien populaire indéniable, devant 60 000 personnes, dans les bois de la Bastide (Limoges), lit-on dans la presse communiste, Jacques Duclos, vice-président de l’Assemblée et secrétaire du PCF, fait les éloges de ce vieux département socialiste qui a semé « le bon grain » du socialisme à l’image du pacifiste et unitaire, Adrien Pressemane. À cette occasion, le député communiste interpelle son auditoire sur le danger qui pèse sur la paix en s’exclamant « nous sommes adversaires de la politique des blocs, qui prépare la guerre », en insinuant ainsi les tensions américano-soviétiques qui s’affichent aux grands jours partout dans le globe. Avant de terminer, sur un vibrant « Unissons-nous camarades ouvriers […] Ensemble bâtissons une République puissante, laïque et démocratique ». En cet été brûlant, la ville de Limoges, le thermomètre affiche, sans peurs, les paroles révolutionnaires de « La Marseillaise » et de « L’Internationale ». Mais parmi ces nombreux événements de l’été 1946, un événement attire notre attention : la venue d’une délégation de basketteurs soviétiques à Limoges.

Les basketteurs soviétiques passent à l’Ouest pour rencontrer leurs frères de la « Petite Russie » (Août 1946)

En Union Soviétique, le peuple de la révolution se relève peu à peu des affres de la guerre. Malgré les pertes, l’URSS compte pas moins de 100 000 basketteurs sur tout le territoire contre 82 000 en 1941 ! Un essor qui s’explique par la création de nombreux terrains de sports dans l’immense territoire et de l’expansion des « bastions » du basket-ball soviétique comme les pays baltes et la région de Moscou. Mais voilà, de 1935 à 1946, les soviétiques n’ont jamais connu le goût des rencontres internationales, en raison d’une tradition politique et d’une certaine peur de l’étranger « malveillant » bien qu’en 1938, ces derniers avaient adhéré à la FIBA. Après 1945 et la victoire des Alliés, les liens noués durant la guerre se transmirent, par le biais des partis communistes de l’ouest et de ses nombreuses organes sportives et éducatives. Ainsi les ponts entre les soviétiques et l’Ouest sont rétablis, il ne reste qu’à officialiser les échanges.

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Au cours des années 1940-1950, le basket-ball deviendra progressivement un sport en vogue en URSS comme le montre cette affiche (Source : Pnterest.com).

En Basket-Ball, les échanges internationaux s’officialisent sous l’auspice de deux équipes soviétiques : l’équipe féminine de basket-ball de l’Institut d’aviation de Moscou (MAI, évoluant dans le Championnat de Moscou, premier de la saison 1945-1946) et l’équipe masculine du « Stroitel » («Constructeur ») de Moscou (évoluant dans le Championnat de Moscou, deuxième de la saison 1945-1946). L’URSS a coché dans son calendrier un seul pays, le plus beau bien entendu, la France. Pour le basket-ball soviétique, il s’agira de sa première tournée internationale, depuis l’introduction du basket-ball en Russie. Au programme, Paris, Lyon, Marseille… et les impensables, Limoges pour la sélection masculine, Brive pour la sélection féminine !

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L’équipe du CAPO Limoges quart de finaliste 1945-1946 dont certains d’entre eux seront présents pour la rencontre (Source : La Marseillaise du Centre, 12 août 1946 – BFM Limoges).
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L’équipe de La Martiale et ses Feuillade, Deschamps, Gandois… du beau basket (Source : La Marseillaise du Centre, 13 septembre 1946 – BFM Limoges).

À Limoges, la presse communiste représentée par « La Marseillaise du Centre » (deviendra l’Écho du Centre) relaye abondamment l’événement. Les soviétiques doivent arrivés par le chemin de fer, le mardi 6 août et croiseront le fer le mercredi 7 août, à 20h30 contre une sélection de Limousine de la FSGT et de la FFBB composée des joueurs les plus en vue du moment : Pasquet (CAPO), Berraud (CAPO), Seignole (CAPO), Carreau (CAPO), Bierne (CAPO), Feuillade (La Martiale), Peynichoux (La Martiale), Deschamps (La Martiale), Raymond (ASPTT), Perrin (ASPTT), Boudy (ASPTT), Schneider (O. Guéret).

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L’emplacement du Stade l’Évêché, à quelques mètres près, lieu improbable de la rencontre Limoges-Moscou (Source : Google Earth).

Le lieu de la rencontre, le Stade de l’Évêché, tient également de l’improbable, spécialement aménagé pour la plus belle affiche sportive de l’année, après la rencontre Limousin-Suisse en football. Le terrain n’existe plus aujourd’hui mais il fut la pépinière des Cadets de Saint-Étienne, le patronage de la Cathédrale de Limoges, qui malheureusement en est privé au début de la guerre, transformé à la suite des événements de la Bataille de France, en un poste de surveillance de la défense passive.

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Anatoly Koniev, une légende du basket-ball soviétique (Source : http://www.sport-strana.ru).

Nul doute que l’événement va attirer une foule record, comme à Lyon et à Marseille, où ils étaient des milliers de français à venir admirer, l’équipe soviétique au jeu peu conforme à l’éthique de l’Ouest. À titre d’exemple, dans la capitale rhodanienne, la rencontre s’est tenue devant plus de 10 000 lyonnais, dans une Place Bellecour, noire de monde, « dans l’enceinte, aux arbres, aux lampadaires et sur les bancs » rapporte le chroniqueur sportif de « La Marseillaise du Centre ». Il faut dire que la sélection soviétique a de l’allure : Ouchakov (n°3), Kolpakov (n°4), Gourievitch (n°5), Tarnasov (n°6), Alexiev (n°7), Legorov (n°8), Koniev (n°9), Preobragenski (n°10), Lobanov (n°11), Moysseiv (n°12), soit une bonne moitié de la sélection soviétique qui sera… championne d’Europe lors de l’Eurobasket 1947 !

L’élément star de l’équipe, fait office de géant pour le basket-ball international avec ses 1,98 m, prodige du basket-ball , ayant fait ses gammes au « Dynamo Moscou », Anatoly Koniev sera élu meilleur joueur de l’Eurobasket 1947. Derrière Ouchakov, Kolpakov, Moysseiv, futurs internationaux, sont autant d’atouts pour cette sélection inconnue du grand public.

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Photo réception des soviétiques arrivant sur le parvis de l’Hôtel de Ville (Source : La Marseillaise du Centre, 9 août 1946 – BFM Limoges).

À Limoges, on ne voit, en eux que les dignes représentants de l’URSS, négligeant légèrement le niveau quasi « international » de l’équipe des « Constructeurs de Moscou ». La plupart furent décorés pour leur bravoure sur le front, de Leningrad en passant par Stalingrad. Il faut dire, en outre, que cette rencontre n’est pas anodine dans une région où non seulement les maquis furent largement composés de ressortissants soviétiques (entre 10 à 20 000 pour le seul Limousin et Dordogne !) mais également peut-on le dire sans se tromper, où l’Association France-URSS, était la plus prospère de France.

D’ailleurs, à leur arrivée, les soviétiques furent reçus avec tous les honneurs par la municipalité, représentée pour l’occasion par l’adjoint aux sports, M. Serge Gauthier. Une journée terminée, entre « frères » du PC, ils burent tous ensemble le verre de l’amitié, au siège du Parti internationaliste, échangeant bien volontiers leur passé commun, mettant en avant du côté russe, tout le plaisir qu’ils avaient à venir dans une des capitales de la Résistance. Une véritable « Petite Russie » pour les soldats du III ème Reich.

Le match à 40 000 francs

La rencontre se joue à guichet fermé (ou ouvert, au nombre de resquilleurs probablement important). Le Populaire du Centre du 8 août 1946, annonce une « foule record » pour une recette de 40 000 francs (combien était-il ? selon le prix et la taille des tribunes, la foule aurait pu être comprise entre 1000 et 2500 spectateurs, pourrait-on dire légitimement sans trop prendre de risque²). L’équipe locale entraînée par le coach du CAPO Limoges, Vergnenègre a eu à cœur de défendre les couleurs limousines, qui surfe jusqu’à présent sur une bonne dynamique (nb : Le CAPO Limoges a été quart de finaliste de la première division FFBB lors de la saison 1945-1946 !). Mais de là à réussir à battre des russes invaincus depuis le début de la tournée, la marche est grande !

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Extrait de « La Marseillaise du Centre », on voit ci-dessus, Koniev testant les panneaux du haut de ses 1m98 (Source : La Marseillaise du Centre, 8 août 1946 – BFM Limoges).

Voici le récit de la rencontre rapporté par le correspondant de La Marseillaise du Centre :

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Schneider, l’un des joueurs marquants de la saison 1945-1946 (Source : La Marseillaise du Centre, 14-15 septembre 1946 – BFM Limoges).

« Après un début confus, la team moscovite prend la direction des opérations. Carreau, toutefois, ouvre la marque sur coup franc. Riposte soviétique qui se traduit par 7 points. Cette mi-temps fut, en somme, en faveur des Soviétiques qui grâce à leurs moyens physiques essentiellement, portaient leur avantage à 23 points contre 10 au team limousin. » [ Pas mal, d’autres sélections régionales avaient concédé des scores supérieurs ] « Transcendant, fut le deuxième « time »… aiguillonnés par la marque au repos, les limousins entament un assaut irrésistible. Bien menée par Pasquet, l’attaque accule les Soviétiques sous leurs panneaux. Ces derniers réussissent cependant quelques percées fructueuses, ayant à leur actif un jeu de passe nettement supérieur. ». Toutefois, le changement de cinq sera fatal aux limougeauds, alors que Schneider et Pasquet réussirent de splendides percées dans la défense massive des soviétiques. Le jeu des russes sans véritablement prendre nettement le dessus conclut le match de gala par le score de 43 à 21. Ce jeu, pratiqué par ces citoyens soviétiques est des plus classiques, peu de fioritures, surtout des passes sèches et précises qui aboutissaient dans les mains du géant Koniev.

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Le MAI Moscou, à Paris, août 1946, à Roland Garros, une équipe prête à devenir championne d’Europe avec les couleurs de l’URSS (Source : http://www.sportclubmai.ru).

À Brive, les féminines du MAI de Moscou battaient quant à elles, leurs consœurs de Fémina-Sports par un score sans appel 46 à 12. Comme les hommes, les femmes sortiront de leur tournée, invaincues (elles marqueront 343 points pendant toute la tournée, contre 64 au total pour toutes les équipes… françaises !). Pour l’URSS, c’est une sortie réussie ce qui n’échappera pas aux actualités de Pathé-Gaumont qui en fera un reportage sur ces curieux lanceurs de balle, venus en paix, sans chars T34, dans le cadre d’une amitié Franco-Soviétique importante, deux vainqueurs de la dernière guerre. Les décennies suivantes confirmeront cette domination soviétique en remportant quasiment tous les titres du continent européen, et notamment à l’occasion de leur retour en France, en 1951, en remportant au Stade de Football de l’EDF (eh oui!), le Stade Colombes, la finale de l’Eurobasket (en voici une photo ci-dessous !).

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Eurobasket 1951, au Stade Yves du Manoir, Colombes, Paris, ici ci-dessus l’équipe de l’Union Soviétique parmi lesquels on distingue Anatoly Koniev, deuxième en partant de la gauche (Source : Archives Blondeau).

NB : La deuxième partie, sur les Harlem Globe Trotters à Limoges (1951), est prévue pour le 24 avril, patience.

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