Le printemps des Soviets en Limousin

Durant la Guerre Froide, en avril 1967, des Soviets apparaissent à Limoges, au printemps, non pas pour y fomenter une révolution armée mais pour y faire une propagande sportive, sous le drapeau rouge frappé du marteau et de la faucille.

« L’Armée Rouge » à la conquête du basket mondial

    En 1959, l’Union Soviétique vient de perdre le Championnat du Monde organisé au Chili suite au refus d’affronter Taïwan, pour des raisons diplomatiques (L’Union Soviétique ne reconnaissant pas Taïwan comme étant le représentant de la Chine). Pourtant, l’équipe soviétique entraînée par le père du basket soviétique, Stepan Spandaryan, fils de l’illustre révolutionnaire arménien bolchévique et ami de Joseph Staline, Suren Spandaryan, a dominé la compétition. Le 28 janvier 1959, contre toutes attentes, grâce à une défense de zone, jugée désuète par certains spécialistes, les représentants de la « Révolution d’Octobre », battirent les américains sur le score implacable et brutale de 62 à 37 ! Une deuxième [nb : puisque l’Argentine avait remporté lors du Mondial 1950 son match face aux États-Unis] défaite historique de la sélection américaine qui fit un grand bruit jusqu’au Congrès Américain où le Sénateur Gallagher demanda à ce que les États-Unis envoient dorénavant, lors des prochaines compétitions internationales, les meilleurs basketteurs du pays afin qu’ils ne connaissent plus une telle débâcle.

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Vladimir Torban balle en main, le jour où l’URSS gagna 62 à 37 contre les États-Unis (source : Basket99.ru)
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Guram Minashvili à la lutte pour garder le ballon face aux américains (Source : Basket99.ru)
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L’entraîneur, Stepan Spandaryan, fêtait comme il se doit par ses joueurs (Source : Basket99.ru)

Étonnamment, 57 ans plus tard, cette victoire reste éclipsée par le coup de Munich lors des Jeux Olympiques de 1972. Alors, certes, l’équipe américaine de 1959 était composée de militaires issus pour la plupart de l’US Air Force et n’avait rien à voir avec les véritables étoiles de son temps, à savoir ceux de la NBA et des Harlem Globe Trotters mais elle n’en reste pas moins, l’ambassadeur symbolique de ce sport. Pourtant, pour le stratège russe, futur sélectionneur principal de l’URSS, Alexandre Gomelsky, cette victoire ne doit pas cacher les plaies du basket soviétique :

« Ne soyons pas vaniteux, oui ne soyons pas vaniteux, gardez à l’esprit que nous n’allons pas rencontrer à nouveau les américains et les autres grands basketteurs du monde. L’équipe nationale de l’Union Soviétique a montré à Santiago que nous avions de solides réserves. Aujourd’hui, en faite, nous ne devrions pas parler de ces réserves, mais plutôt du profond changement tactique qui doit s’opérer avec les joueurs. Nos joueurs ont une bonne compréhension du jeu, mais le niveau d’exigence du jeu est définitivement celui du travail d’équipe qui doit et devra progresser. L’équipement que nous possédons est du plus haut niveau, mais sur un plan technique, en dynamique, en mouvement (particulièrement dans les duels aériens), nous avons besoins de progrès radicaux. Nous n’avons presque pas de joueurs comme les brésiliens Amauri-Santos-Marquez, les américains Wadja-Welch capables de sauter très haut ou bien de prendre instantanément des tirs vers le panier. Mais avec ces types de joueurs, il est de toute façon difficile de les contenir pour n’importe quels défenseurs ! Nous avons besoin plus de défenseurs tel que Valdmanis – lumineux, mobile, capable tout aussi bien de manier le ballon que d’avoir un tir fiable, parfaitement en adéquation avec le jeu. Comment obtenir ce réglage pour notre équipe nationale et nos clubs ? Il n’y a qu’une seule voie : travailler avec minutie, de façon implacable, à l’amélioration des compétences individuelles. Ceci devrait être rappeler à tous les jeunes joueurs de basket-ball, qui rêve de faire parti de la sélection nationale. Et nous entraîneurs nous devrions pas non plus oublier que les nouvelles batailles du basket-ball, ne se font plus avec les vieilles armes. Seulement, en améliorant notre stratégie et nos tactiques de jeu, que vous pourrez ainsi aller de l’avant vers les victoires. ». [1- à lire en russe dans l’excellent site « Basket99 » : http://basket99.ru/201-sovetskie-basketbolisty-istinnye-chempiony-mira.html].

Le « basket rouge » des années 1950-1970, ne s’inspirait pas des américains, il pensait par lui-même. Dans un entretien à Giganti del Basket, en décembre 1970, le joueur russe, Boris Fedotov soutenait que « les Américains n’avaient rien donné ou presque au basket soviétique, qui s’était développé uniquement grâce aux cerveaux des bolchéviques ». Une affirmation radicale quelque peu exagérée dont le journaliste italien, Valerio Bianchani souligne qu’elle s’inscrit « un peu dans un climat de guerre froide ». Le basket soviétique pétrit des valeurs collectives et égalitaire, était à l’opposer du basket états-unien, se reposant d’avantage sur une conception organiciste. C’est en tout cas ce que démontre Valerio Bianchani, dans une nouvelle analyse sur le basket soviétique : « Chaque joueur avait un rôle bien précis et spécialisé […] standing guard ; running guard ; jumper […] Ces joueurs valeureux et spécialisés, un vrai tir au panier, ils n’avaient jamais le plaisir d’en faire un, parce que celui qui chargeait de cette importante besogne, c’était lui le shooter, l’élu, celui qui tirait tous les tirs de l’équipe, qui souvent était le capitaine, le président des étudiants du college, qui épousait la fille du banquier, devenait gouverneur et très probablement était le futur président des États-Unis. Mais il était évident qu’avec l’affirmation des droits civiques une telle stratification de classe était destinée à disparaître. ». [2- Fabien Archambault, La politique des bloc(k)s. Basket-ball et Guerre froide ; source : https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01172042].

Toutefois, en 1961, la nomination de Gomelsky en tant que « Général en chef » va quelque peu bousculé les schémas soviétiques. Conséquence, la logique des « roleplayers » fait une entrée discrète dans l’office du « politburobasket » soviétique… dont on verra peu à peu les effets dans « le pays des milles cultures ».

Alerte, des « géants » de l’Est ont franchi le Mur !

   En mars 1967, des « géants » de l’Est franchissaient le Mur de Berlin à la rencontre des français. Peu ou personne ne sait exactement de qui il s’agit. Quelques mois auparavant, l’information n’a pas filtré dans la presse. En Limousin, la Région Fédérale du Limousin fit un communiqué à la presse par lequel il était demandé aux clubs de faire acte de candidature en vue d’organiser une rencontre avec une fameuse « sélection de Moscou »… s’agit-il du CSKA Moscou ou bien de son rival, le Dynamo Moscou ? Les dirigeants de l’ASPTT Limoges n’hésitèrent pas un instant devant cette occasion pour réceptionner les moscovites, un jour vacant dans le calendrier des PTT, d’autant plus que les sportifs de l’Est jouissent d’une très bonne réputation à l’image des chroniques sportives sur le « Football de l’Est » dans le Populaire du Centre et de l’Écho du Centre. Ils eurent raisons puisque ces soviétiques, pas n’importe lesquels, étaient ceux de la sélection nationale de l’URSS, Champion d’Europe en 1965 et vice-Champion Olympique en 1964 aux JO de Tokyo !

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L’Écho du Centre enthousiaste à l’idée de recevoir l’URSS (Source : L’Écho du Centre, Samedi 1 er avril 1967)

À l’occasion d’une tournée en France, la sélection soviétique parachève sa préparation en vue du Championnat du Monde 1967 qui aura lieu en Uruguay (du 27 mai au 11 juin 1967). Au programme, les soviétiques rencontreront sept villes françaises dont notamment à Nice, Antibes, Lyon et Limoges (1er avril 1967). Voilà une dizaine d’années, cette même sélection avait dû s’incliner au « Vel’ d’Hiv’ » face à la formation tricolore et avait fait une tournée en province et avait partout remporté un triomphal succès et notamment à Bordeaux, où la sélection du Sud-Ouest, bien conduite par le toulousain Bertorelle, lui avait tendu la dragée haute.

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L’équipe soviétique à Antibes, en mars 1967 (Source : Populaire du Centre, Samedi 1er avril 1967 – BFM Limoges)

L’équipe soviétique est aux dimensions XXL. Si lors de la dernière tournée, le gigantesque Krouminch était le pivot attitré des « russes » en 1957, les experts soviétiques en ont trouvé un autre, haut de 2m15, Vladimir Andreev, faisant des ravages dans la raquette et causant des problèmes à toutes les défenses. Cinq autres joueurs font plus deux mètres desquels on peut citer Léonide Ivanov, 2m04, doté d’une très bonne détente, et enfin des Polidova, Lipso, Volnov, Venzbengas qui ne sont à dédaigner non plus. La taille moyenne de la formation est exceptionnelle et leur capitaine, le plus petit, Alexandre Travin, mesure quant à lui, 1m87 ! En face, les postiers font pâles figures avec leur pivot, Jacques Veyrier, culminant péniblement à 1m91… considéré alors comme l’un des meilleurs pivots de la Nationale 1.

« Mais l’entraîneur des PTT ne pouvait pas aligner son équipe sans songer à des renforts utiles », nous raconte, Pierre Jack, dans Le Populaire du Centre du 1er avril 1967. Ainsi, toujours selon le « Popu » « pour cette rencontre porteront le maillot « jaune » des garçons de Roanne, Clermont et Toulouse. Pfendt, international yougoslave, a tout de suite répondu présent. Pfendt est le sucesseur de Bertorelle dans l’attaque de l’équipe fanion de la cité violettes et ses 2m02 seront fort précieux, tout comme d’ailleurs son adresse. Vergnol, du Stade Clermontois qui le 29 octobre était venu infliger la première défaite à l’A.S.P.T.T en championnat de France, sera également de la partie, tout comme d’ailleurs Walpoth, qui joue actuellement à Roanne [sans oublier, l’international junior Lestrade. ». Aimé Tricart, le président de l’ASPTT Limoges aurait probablement aimé adjoindre à ces renforts, les meilleurs joueurs du Mans et de l’Asvel, or ils étaient toujours en course en poule finale du Championnat de France.

Un faux-poisson d’avril : ASPTT Limoges – URSS (1er avril 1967)

    Arrivée le 1er avril [ce n’est pas une plaisanterie!] à 17h15, la délégation soviétique est reçue à l’Hôtel de Ville en grande pompe par l’adjoint aux sports de la Ville de Limoges, Monsieur Lecomte. Parmi eux, on retrouve Sergeï Belov, âgé de 23 ans, inconnu du grand public [et visiblement de la presse régionale!], qui 5 ans plus tard, en 1972, sera un acteur des « 3 » secondes interminables de Munich, voyant les soviétiques s’imposaient sur une remise en jeu légendaire. En outre, une figure du basket mondial, intronisé des années plus tard, au FIBA Hall of Fame en 2007, est face à l’objectif… Alexandre Gomelsky, entraîneur réputé aux méthodes rigoureuses duquel il tient son surnom, « le Colonel ».

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Les champions d’Europe à l’Hôtel de Ville de Limoges pour la réception champagne (Source : L’Écho du Centre, Lundi 3 avril 1967 – BFM Limoges)

À 21h15, la messe tant attendue par la presse locale doit commencée et doit acceuillir une assistance des grands soirs, Salle Grellet : « Ce soir à Limoges, pour la première fois, accueillera cette formation et nul doute que le public amateur de beau basket ne s’y trompera pas et viendra aussi nombreux et même plus que lors des dernières rencontres et plus particulièrement que pour voir évoluer la meilleure équipe française de l’AS Villeurbanne. » note le Populaire du Centre. L’objectif des limougeauds « ne sera pas pour eux d’essayer de faire échec à la belle machine soviétique, mais de l’obliger à s’employer, de la forcer à utiliser tout son talent pour s’imposer, comme elle a le devoir de le faire. » selon l’Écho du Centre du 31 mars. Place au match.

Dans une archive vidéo de l’INA, consultable à l’Inathèque de Limoges [BFM de Limoges], nous avons retrouvé la trace de cette rencontre à laquelle il manquait un récit dans les articles de presse [malheureusement, nous nous contenterons d’instantanés du film].21h14, Gennadi Volnov reçoit des main des officiels, une coupe [déjà vainqueur du match dans les esprits], lesquels reçoivent en retour une bannière CCCP de la sélection de basket-ball.

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Gennadi Volnov donne la bannière de l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques (Source : Inathèque Limoges)

Tout va pour le mieux, mais chose surprenante à quelques secondes du début de la rencontre les places de la Salle Grellet (600-700 places) n’ont pas toutes trouver preneuses ! Manifestement, le public limougeaud a boudé ou a bel et bien cru à un nouveau poisson d’avril ! 21h15 c’est parti !

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Les petits postiers serrent les mains des internationaux CCCP (Source : Inathèque Limoges)
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Le grand Polidova claque la balle à l’entre-deux (Source : Inathèque Limoges)

Polidova (n°9) claque la balle comme sur une mouche à l’entre-deux, Pfendt ne peut rien faire… les soviets déroulent. L’ASPTT tente vaillamment à mi-distance de revenir sur les soviétiques qui ont pris le large à l’image du lituanien, Modestas Paulauskas (n°5), déchaîné, auteur de 21 points lors de cette première mi-temps, bien épaulé par son camarade letton, Pritt Tomson (n°11). Le jeune Belov (n°10) règle le jeu à la perfection et trouve souvent les Polidova (n°9) et Selikov (n°7).

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Sergeï Belov balle en main, chef de l’Orchestre rouge (Source : Inathèque)
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Belov à 6 mètres, rentre un superbe tir (Source : Inathèque Limoges)

Lui même, Belov, trouve très souvent le chemin du panier (19 points), lequel sera particulièrement applaudi par les mordus ayant répondus présents. À la pause, l’URSS (invités) mène 58 à 29 contre les postiers (ASPTT).

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Score à la mi-temps… (Source : Inathèque Limoges)

Au retour des vestiaires, le géant Vladimir Andreev (n°15) gène considérablement les PTT tout le long de la seconde mi-temps, se permettant de contrer à plusieurs reprises les tirs de Pfendt et Walpoth, alors que le ballon franchissait, déjà le cercle. Ce second temps, voit également l’éclosion de Venzbergas (n°4), toujours accompagné de Sergeï Belov, véritable pilier de l’équipe. Les soviétiques terminèrent le match sur un « dunk » de Venzbergas (n°4), score final 103 à 63. En face, seul Walpoth fait son match avec 25 points…

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Venzbergas au dunk, pas très socialiste tout ça ! (Source : Inathèque Limoges)
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Sans appel, Limoges est encore loin du niveau de la sélection d’URSS (Source : Inathèque Limoges)

L’Écho du Centre du lundi 3 avril, conclue que les « soviétiques présentèrent un basket exempt de toute fioriture, un jeu rapide, puissant pratiqué par des athlètes en bonne condition. Il n’y eut pas de combinaisons savantes, mais des rushs impressionnants, terminés par des tirs précis, qui, presque à chaque fois firent mouche. ». Toutefois, si l’événement est salué par la presse, le quotidien proche des communistes s’en prend à l’antenne régionale, la « télévision du Général » : « Chapeau aux services sportifs de la T.V régionale. Ils ont établi samedi un record absolument imbattable dont ils peuvent être fiers. Ils ont oublié dans leur bulletin d’information (?) de parler du plus grand match de basket que Limoges ait connu depuis que ce sport est pratiqué chez nous : URSS – ASPTT Limoges. C’est un exploit de taille en même temps qu’un oubli impardonnable. Est-ce ainsi que l’on aide le sport, que l’on porte son appui à des organisateurs aussi méritants en l’occurrence ? Oublier un tel événement ne pas faire état d’un tel match, non plus que de la réception offerte par la municipalité de Limoges à l’équipe nationale de l’URSS, c’est une faute professionnelle grave, un véritable scandale. Un de plus à mettre à l’actif de la télé régionale. ». Le moins qu’on puisse dire, c’est que nous sommes les premiers à voir ce film sans son, grâce à l’INA. Une rencontre glorieuse, hélas totalement oubliée de la mémoire du basket-ball limousin qui aujourd’hui refait surface, un minimum pour l’Histoire.

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L’article du Populaire du Centre (Source : Populaire du Centre, Lundi 3 avril 1967 – BFM Limoges)
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L’article de l’Écho du Centre (Source : L’Écho du Centre, Lundi 3 avril 1967- BFM Limoges)

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