La sélection française au pays des bras tendus

Après plusieurs jours d’absence, en raison de l’écrit du CAPES d’Histoire-Géographie, je reviens ce mois-ci, toujours aussi déterminé, pour vous parler d’une découverte récente. Depuis plusieurs années, j’ai pris l’habitude de fouiller ici et là, dans le net à la recherche de ces « pépites ». Cette fois-ci, la recherche fut payante puisque comme vous allez le constater, ce film inédit à mes yeux, nous ramène dans les années 1930.

Italie-France, toute une affaire !

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Les italiens font le « salut fasciste » devant les officiels (source : Archivio Storico Luce).

Bras et mains tendues, ils saluent la tribune officielle. Il est curieux de voir 79 ans plus tard, ce « rituel » lors d’une rencontre de Basket-Ball. L’œil averti comprend tout de suite qu’il ne s’agit pas d’un banal salut mais celui du fascisme… né en Italie, autour du culte des faisceaux. En 1937, à Rome, l’Italie se lève à l’heure du « Duché », Benito Mussolini, au pouvoir depuis plus de 15 ans. Quinze années durant lesquelles, les « gladiateurs » modernes ne sont pas exempts de la tradition fasciste. En cette journée d’avril, avant-match, Italie (sélection universitaire du GUF – Groupe Universitaire Fasciste…) – France, les hymnes, puis le « saluto » pour les italiens… les fiers coqs français sur leurs ergots restent quant à eux stoïques devant ce spectacle.

Et pourtant, la veille, le 9 avril 1937, le Basket-Ball français est alors sous le feu des critiques puisqu’il s’est désolidarisé de l’appel de solidarité des footballeurs français demandant aux sportifs français de ne plus se rendre en Italie à la suite de l’annulation de la rencontre de football opposant les bleus à la « squadra azzura » à Paris (Parc des Princes), émise par les dirigeants italiens, en raison des manifestations antifascistes, hostiles à leurs égards. Le quotidien communiste, L’Humanité, en fait l’écho dans son édition du dimanche 11 avril 1937 : « Une sélection française de basket-ball s’est embarquée hier soir, en Gare de Lyon, par le train de 20 à 25, à destination de Rome, où elle rencontre aujourd’hui une sélection une sélection italienne. Dans le courant de l’après-midi d’hier, M. Jules Rimet, président de la Fédération française de football et du Comité national des sports, avait réuni le bureau de ce dernier organisme qui avait pris la décision d’interdire aux joueurs français de quitter Paris. Ceci dans un but de solidarité sportive nationale, et cette décision avait été communiquée aux dirigeants de la Fédération de Basket-Ball sur le quai de la gare de Lyon, à leur embarquement. Ceux-ci passèrent outre. ». Une position tenue par la FFBB qui lui voudra certainement des reproches à son arrivée… le journal, Ce soir, pousse le vice et indique pour sa part le jour et l’heure, du retour des joueurs de la sélection française… mardi 13 avril, à 8h10… l’histoire ne raconte pas si les basketteurs français furent reçus, en Gare de Lyon, par des quolibets.

La raison de cette décision est inconnue à ce jour cependant tout laisse à croire qu’à un mois du Championnat d’Europe de Basket-Ball, les français ne pouvaient tout simplement pas se payer le luxe d’un ajournement à la dernière minute. Paul Geist, le manager de l’équipe, dans son compte-rendu revient rapidement sur ce moment : « Comme chacun le sait, la grande presse ayant beaucoup causé, le voyage de la Sélection française en Italie fit quelque bruit, ceci au point que joueurs et dirigeants ne savaient pas encore, 5 minutes avant le départ du train, s’ils partaient ou s’ils restaient. ». Qu’importe… dira t-on, c’est l’occasion de revoir la fine fleur du basket hexagonal avec les Cohu, Fleuret, Hell ou encore Roland Étienne, l’ « As » du Basket tricolore, considéré comme le meilleur pivot européen de son temps ! En face, les italiens, tous issus du « Groupe Universitaire Fasciste », représentent la sélection italienne. Elle doit assumée l’avenir et se prépare dans l’optique des prochains Jeux Olympique, nous dit-on dans la presse… probablement une erreur, puisque les prochains JO devaient avoir lieu, à Tokyo, en l’année… 1940 !

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Les français en ligne, on reconnaît notamment Roland Etienne, premier par la droite (source : Archivio Storico Luce)

Hélas, les français s’inclineront contre les universitaires italiens, 44 à 35. Le Figaro, dans sa chronique sportive du Lundi explique que les « joueurs italiens, en effet, sont mieux accoutumés que les Français aux règles internationales. Cependant, il est regrettable de constater la lenteur des joueurs français à s’habituer à ces règles. Ils ont pris des leçons dans maintes compétitions internationales et particulièrement aux Jeux Olympiques de Berlin. Ces leçons n’ont pas eu la portée qu’on espérait : la faute n’en incombe pas complètement aux joueurs. Dans les Championnats régionaux, dans la compétition nationale, l’arbitrage ne s’est point adapté étroitement aux règles internationales et les basketteurs jouent, évidemment, dans l’esprit de cet arbitrage. Si bien que lorsqu’une équipe de France se heurte à une équipe étrangère aguerrie, et sous la direction d’un arbitre étranger, elle est, au début du match, absolument déroutée. C’est ce qu’il advint, hier, encore à Rome. ». Pendant ces années de plombs, les français ne disposaient pas alors d’une traduction fiable des règlements écrits en anglais, ainsi les français jouaient un basket bien différent en toute mesure de celui pratiqué par les autres nations… ce qui leur vaudront des déroutes inexplicables contre des formations étrangères relativement inférieures.

Pour comprendre la défaite des français, regardez ce témoignage vivant :

Récit d’un voyage, parole de « manager »

Pour en avoir le cœur net, donnons la parole au manager, Paul Geist : « La décision prise, chacun se carra du mieux qu’il put dans un train archi-bondé, jusqu’à Modane, voyage sans histoire. Visite de la douane et nous entrâmes en Italie avec le petit jour. Tout de suite, la beauté des sites nous apparut dans leur majestueuse grandeur : cimes enneigées, vertes montagnes, ravins profonds et torrents se succédèrent sans interruption. Arrêt à Turin d’une demi-heure. Quelques joueurs firent un petit tour en ville. A Piso, arrêt suivant, une délégation du G.U.F., Groupe Universitaire fasciste, nous attendait et nous fit une cordiale réception. Enfin, après 27 heures de voyage, nous arrivâmes à Roume le dimanche 11 avril, jour du match, à 0 h. 15. Nombreuses délégations italiennes avec le représentant des Pouvoirs publics, M. Di San Marzano, président de la F.I.B.B.A. et président de la Fédération Italienne de Basket, sans oublier M. Jones, le si sympathique et si dévoué secrétaire de notre Fédération internationale. Enfin, à 1 h. 30 du matin, nos joueurs trouvent enfin un bon lit et un court, hélas ! bien court sommeil réparateur puisque, à 8 h. 30, tout le monde fut debout pour le petit déjeuner et la traditionnelle visite de Rome. Nous dûmes du reste à la complaisance et au dévouement des dirigeants italiens de faire celle-ci au mieux, puisque tous furent promenés trois heures durant en voiture. Ce qui nous permit, d’admirer toutes les beautés de la capitale italienne, vieille ville, patinée par les ans, et ville moderne où la beauté des ruines s’allie avec la grandeur de l’art moderne. De ce point de vue Rome est unique  ».  À lire ces premières lignes, les français ne rencontrèrent aucune hostilité lors de leur périple italien et furent même reçus de façon « cordiale » par les Universitaires Fascistes italiens… ignoraient-ils le contexte ? insouciance ? Nous mettrons ce rapport sur le compte de la solidarité sportive qui anime les sportifs de cette époque… heureusement que les caméras n’aient pas filmées l’entrevue. Il faut rappeler, à la même époque, James Naismith, l’inventeur du basket-ball entretenait durant l’entre deux-guerres une certaine admiration à peine dissimulée, pour l’organisation sportive « fasciste » ou « nazi », magnifie le culte du sport… une opinion qui fut certainement partagée, Outre-Rhin. Par ailleurs, nous remarquons parmi les officiels, la présence du président de la FIBA, Renato Jones, à l’occasion de ce choc. Un Italie-France est déjà un petit sommet européen.

« Vous connaissez, tous le résultat du match : Sélection Italienne bat Séléction Française par 44 à 35. L’annonce du résultat nous montre que la seconde mi-temps de l’équipe française fut, bien supérieure à la première. A ceci, plusieurs raisons : la principale est que les joueurs français n’avaient pas au début de partie, les réflexes très rapides, ceci par suite de la fatigue du voyage. Il n’est pas possible de faire un tel déplacement – 27 heures de train et jouer quelques heures après. Il faut, pour faut, au moins, 24 heures de repos, dont une nuit complète. ». Oui 27 heures dans un train, ça pèse forcément sur l’état de forme des joueurs !

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Une phase de la rencontre GUF Italie – France (source : ebay.it).

« Une autre raison fut que les joueurs ne réalisèrent pas immédiatement la différence fondamentale entre le nouveau et l’ancien règlement. Savoir qu’après chaque but, la louche appartient à l’équipe adverse. Lorsque les Italiens rentraient un panier, notre équipe laissait à l’adversaire le temps de prendre sa position de défense et dans le cas contraire, nos adversaires attaquaient avec une extrême rapidité, trouvant souvent notre zone de défense dégarnie. Je dus, à. la mi-temps, donner l’ordre formel aux joueurs de se replier tous les cinq en défense, non seulement quand ils rentraient un but, mais dès que la balle tombait dans les mains italiennes. Je dus également leur imposer de tenter leur chance individuellement au panier, chaque fois qu’ils étaient en bonne position. Nous avions, en effet, abusé des passes sous notre panier, et perdu, ainsi plusieurs occasions d’ajouter au score. Ces instructions, exécutées à la lettre, donnèrent immédiatement un résultat excellent en seconde mi-temps, et l’équipe de France domina beaucoup plus largement que ne l’indique le score final de cette mi-temps. Une des caractéristiques qui gêna immédiatement notre offensive fut le remplacement, pour ainsi dire sans limites, des joueurs italiens, et le manager de nos adversaires brisa chaque fois l’élan des nôtres on demandant temps mort pour remplacement. Il y eut ainsi neuf changements italiens au cours de cette mi-temps, contre deux en première. C’est une leçon dont il nous faudra tenir compte lorsque, nous aurons quelques points d’avance dans une partie, et que la pression adverse se fera sentir dangereusement. ».

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À Rome, les Bleus de gauche à droite : Cohu, Boel, Flouret, Carrier, Renaudin, Percinette, Roland, Hell (Source : Musée du Basket, FFBB)

A la lecture du récit narré, les « blancs » furent surpris par les nouvelles règles ! Le Figaro estimait qu’il s’agissait d’un arbitrage « maison » or, de l’avis du manager général de la sélection nationale, Paul Geiest, la défaite française s’explique par une mauvaise compréhension du nouveau règlement [changeant à ce moment presque tout le temps]. En conséquence, le match montra aux français le nouveau basket, reposant sur la rapidité des joueurs, en défense et en attaque. De cette analyse, on voit nettement la différence entre un jeu français incarné par le « collectif » au schéma étoilé et celui des italiens, basé sur un jeu collectif à tiroir, permettant des initiatives surprenantes et fulgurantes.

« En résumé, je pense que nos joueurs n’ont pas démérité et qu’après un voyage fait, dans des conditions semblables, nous ne pouvions guère espérer mieux. Je vous dirai même que le début de partie me fit craindre pire que cela. De toutes façons, nous pouvons nous estimer heureux d’avoir fait ce déplacement car nous en avons, certes. lire des enseignements d’une utilité indiscutable, et. qui nous aideront, j’en suis persuadé, beaucoup plus que ne l’auraient fait tous les règlements, à obtenir au championnat d’Europe. à Riga, une place honorable dans cette importante compétition. Que dire des joueurs sinon qu’ils firent individuellement l’impossible, pour défendre nos couleurs: certains, tel Roland, y réussirent fort bien ; celui-ci fut le meilleur homme sur le terrain. Fleuret, Cohu, Hell firent une bonne partie. Leclere. qui ne joua, .que dix minutes, se comporta fort bien. Boë1. Percinette, Renaudin ne réussirent pas à récupérer les fatigues du voyage et ne peuvent être jugés définitivement sur cette rencontre. Malgré tout. mon devoir de manager m’oblige à dire que pour l’instant Percinette et Renaudin m’apparaissent comme trop frêles pour figurer dans l’équipe nationale. ».

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La sélection française à Riga, en 1937, lors de l’ouverture du 2e championnat d’Europe (source : FFBB.com).

Des enseignements qui seront décisifs pour le Basket Français vingt-un jours plus tard à l’occasion du 2 ème Championnat d’Europe de Basket-Ball Masculin, se tenant à Riga du 3 mai au 7 mai 1937. Fleuret, Roland, Hell, Leclere, Boël, Cohu sont de la partie. Durant le Championnat, les bleus s’illustraient en poule, en battant notamment la Lettonie, soutenue par 5000 supporteurs excités et parvient à atteindre les phases finales en se classifiant à la première place de la poule. Malheureusement, la France tombe sur un « Os » en demi-finale… un « Os » italien, toujours eux ! score de la rencontre, les ritales chipent la mise : 36 à 32. Malgré la défaite, la sélection française puise dans ses ultimes ressources et remporte la première médaille de bronze du Basket-Ball tricolore. CO-CO-RICO !

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